Une dernière lecture...

Claire RICHARD dans "Des Mains Heureuse" paru en début d'année :

Une architecture tactile

Rien n'est plus banal, plus partagé et moins exploré que le toucher.

Le toucher, comme le care, le soin, la maintenance, la maternité, parait mineur, voire mièvre. Lorsque je dis que je travaille dessus, je suscite nettement moins d'intérêt qu'avec mon livre précédent sur la pornographie. Le toucher provoque au mieux un sourire poli. Il faut dire que les mots pour en parler manquent de grandeur et de majesté. Caresser, frôler, étreindre relèvent de l'alcôve et non des aventures, tâtonner, gratouiller, palper, d'une familiarité cruellement dépourvue d'exotisme. Pourtant, si l'on se penche sur le toucher - sur ce qui se passe vraiment quand on se touche -, on entre dans des espaces vertigineux.


 

Selon une étymologie peut-être apocryphe, toucher viendrait du bas latin toccare, qui signifie heurter, frapper pour indiquer a présence (toquer à la porte). Toucher, c'est faire se heurter deux corps : investir le seuil d'un autre et lui signifier sa présence, avec toutes les possibilités et tous les risques que cela représente.

On a vu plus mineur.


 

L'"haptique" désigne la dimension tactile du monde, mais, contrairement à l'optique ou l'acoustique, ce mot n'est jamais utilisé. Nous baignons dans un monde visuel : il suffit d'ouvrir la galerie photos de notre téléphone ou notre fil Insta pour savoir ce qui nous accroche et nous allume, avec quels cadres, filtres et options de partage. Notre histoire sonore aussi laisse en nous des jalons : comptines d'enfance, chansons écoutées en boucle à l'adolescence, concerts inoubliables, titres préférés sur Spotify ou Deezer, voix des amants, rire des enfants. Mais nous ne savons rien, ou presque, de notre vie haptique. La dimension tactile du monde est souterraine et invisible, sauf en temps de pandémie. Brièvement, tout le monde la redécouvre et la célèbre. Et encore : crier à l'indispensable ne vaut pas éclairage. Dire que sans toucher on meurt ne nous dit pas pourquoi.


 

Je ne suis pas très tactile, du moins je ne pensais pas l'être. Mon rapport principal aux choses passe par les mots, non les mains. Mais il y a trois ans, je suis tombé enceinte et mon rapport aux mots a perdu en confiance. Au cœur du confinement, lors d'un rdv dans une maternité désertée, je me suis demandé si mon fils allait naitre dans un monde irrémédiablement appauvri et ce qu'il adviendrait des gestes disparus. Le confinement a été levé, mon fils est né, les gestes barrières sont restés et j'ai découvert, en même temps que les nuits sans sommeil, l'immense continent des gestes de la maternité - leur pouvoir libérateur et étouffant, ce grand mouvement de systole et diastole qui alterne sans trêve les contraintes et les échappées.

J'ai commencé à réfléchir aux architectures tactiles, à celles qui m'entravent et à celles qui me portent comme des treilles. Je me suis demandé à quoi ressembleraient celles des autres et ce que révélerait une archéologie du toucher.

Pourrait-on raconter une vie, nos vies, sous l'angle des gestes et touchers qui la composent ? Des mains qui nous font et nous défont ?


 

La tendresse et la violence, l'amour et la perte, la transmission et la rupture, l'entraide et la solitude, la naissance et la mort : nos façons de toucher dessinent un ordre affectif et social la plupart du temps invisible. Là se jouent des obstacles et des transmissions, des vitesses fulgurantes et infinitésimales, ainsi que des interdits centenaires.


 

"L'expérience du toucher semble engager des phénomènes de longue durée et des temps courts, avec assignation à un fond archaïque, à des inerties ou l'irruption de sensations neuves, d'une sensibilité nouvelle", écrit l'historienne Anne Vincent-Buffault dans Histoires sensibles du toucher. S'intéresser au toucher, c'est remettre en question des catégories qui semblent étanches, montrer combien les ordres sociaux s'impriment dans nos corps et combien ceux-ci peuvent, parfois, les déjouer.


 

Le toucher, comme la maternité, sape nos idéaux de maitrise, montre la limite de nos projets discursifs et transformation. Il nous rappelle que nous ne sommes pas cernés et inviolables, mais que nos frontières sont poreuses, que nous devons nos contours aux mains des autres, à qui aussi en retour nous donnons forme.


 

Puisqu'on redécouvre l'art de réparer les moteurs et les motocycles, qu'on écrit des livres sur le travail du bois, l'escalade et comment tout cela nous aide à repenser le monde, écrivons des livres depuis la position des peaux, du toucher, des soins. Non pas la grande flambé de l'érotisme, mais la trame continue, les façons ordinaires qui tissent le filer sans lequel nous sombrerions corps et biens.


 

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Un toucher comme un regard

Elle cite elle-même Hélène CIXOUS dans Vivre l'orange : "Pour qu'une vie maintienne une autre vie, il faut que la main ait un toucher juste - ni désengagé ni possessif - ou que "l'auteur" se laisse traverser par l'autre (...) sans essayer de la saisir, l'attraper ou l'étouffer de sa présence, qu'elle/il soit assez riche en humilité, assez inflexible en tendresse pour être personne".


 

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Elle site également Asma dans son livre : La question du toucher, tu n'arrives pas à la cerner parce qu'elle file, parce qu'elle est primordiale, colossale et donc elle est tout. Elle est dans la relation à l'enfant, elle est dans la relation à l'autre, elle est dans la relation à soi, elle est dans la société, elle est dans la politique, elle est dans le féminin, elle est dans le masculin, elle se trouve partout où tu la fouilles, cette question que tu essaies de toucher par le toucher.

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